Fred Fliege

Conférence : Figures du père en psychanalyse


 Par Fred Fliege, psychologue et auteur, Qualifié Maître de Conférences en psychologie clinique, Co-fondateur de l’association SOS-PSY.

Cet exposé, qui constitue la suite logique de mon intervention de la semaine dernière, relate aussi mes recherches récentes sur les déterminants inconscients de la marginalité sociale.

Mon activité de psychologue et de psychanalyste au sein de SOS-PSY m’amène, depuis quinze ans, à fréquenter un public marginalisé, souvent en grande détresse psychique.

A partir de cette pratique clinique, je me suis proposé d’instruire plus avant la question du lien entre les phénomènes respectifs de la marginalisation sociale et des manifestations psychopathologiques.

Or, ce travail – visant à repérer les mécanismes psychiques à l’œuvre dans la marginalisation sociale – se situe à cheval entre l’enquête sociologique et l’investigation psychanalytique.

La marginalité « subie »

Les processus d’exclusion sociale, à l’œuvre dans la plupart des sociétés, semblent s’accompagner fréquemment de souffrances psychiques particulières dans notre ère postmoderne, caractérisée par l’insécurité sociale, de la peur de l’autre ou des alliances communautaires.

Indépendamment des dispositifs d’assistance, ces mécanismes maintiennent à l’écart de la société les membres de certaines catégories sociales bien circonscrites – SDF, «sans emploi», handicapés mentaux, etc.. Ceux-ci sont souvent contraints à adopter l’une des alternatives suivantes: 1. Batailler durement dans l’espoir incertain d’accéder un jour au statut de travailleur consommateur; 2. Survivre grâce à l’aide sociale, sous un régime de dépendance; 3. Subsister grâce à la débrouille au risque de s’y perdre.

Lors de mes interventions, je suis confronté, au quotidien, à de telles personnes, dépossédées de la maîtrise de leurs conditions d’existence, mais aussi de toute ambition, de tout espoir.

En détresse, en rupture et en dérive, elles expriment le sentiment d’avoir été expulsées, radiées de la communauté humaine. La plupart d’entre elles ne parviennent à reprendre pied ni dans les voies officielles de l’intégration sociale, ni dans les lieux de vie caritatifs ou dans les structures d’accueil alternatives.

Enfin, cette investigation ne porte que sur les cas de figure où l’exclusion sociale n’est ni choisie ni sublimée, mais où elle est vécue comme une « mise au ban » forcée, non assumée par le sujet, et en tant qu’elle peut faire symptôme.

Dispositif psychanalytique et indication thérapeutique

SOS-PSY propose trois volets thérapeutiques, à savoir l’intervention en situation d’urgence, la psychothérapie analytique et la psychanalyse.

Si la prise en charge «in situ» paraît aller de soi dans la première configuration, elle est acceptée dans les autres cas de figure lorsque l’état physique, psychique ou social du patient le justifie.

Parfois, la simple proposition, adressée à l’un de ces sujets, de venir au cabinet, peut déclencher des poussées psychopathologiques aiguës, qui exigent une prise en charge rapide (telle l’hospitalisation d’urgence).

Afin d’éviter la survenue de ces états critiques, j’accède au désir des patients les plus fragiles de mener leur analyse «hors les murs», en l’occurrence dans leurs demeures respectives – domicile officiel, communauté de «marginaux» ou autre squat.

Comme je crois l’avoir démontré dans ma précédente intervention, la pratique clinique semble avoir établi que le cadre analytique «orthodoxe» ne constitue pas une condition sine qua non de la réussite d’une cure.

 

De l’angoisse à la tristesse – de la dérobade à la demande

Une fois que ces patients sont véritablement «entrés» en analyse, c’est-à-dire qu’ils ont pu constater ses premiers effets thérapeutiques – i.e. la diminution de l’angoisse – et qu’un lien transférentiel stable a été établi, ils finissent souvent par accepter de se rendre à mon cabinet.

Le travail symbolique – dont l’«altérité topique» se trouve dès lors doublement étayée – gagne alors, presque toujours, en profondeur et en fécondité.

Depuis environ trois ans, la population des exclus, dans la ville de Montpellier, connaît un accroissement prodigieux. Ce développement coïncide par ailleurs avec une véritable explosion des demandes de prise en charge adressées à SOS-PSY.

Enfin, depuis le début de l’expansion de ce phénomène, je me vois confronté à des patients dont l’analyse semble stagner, et qui se montrent réfractaires à la poursuite de la cure en cabinet.

A titre d’exemple, je citerai les cas de quatre analysants que j’ai accepté de prendre en cure voici trois ans – dont deux femmes et deux hommes -, répondant aux critères de prise en charge «in situ» définis ci-dessus.

Vivant en marge de la société et dans une détresse psychique poignante, ils souffraient de troubles anxieux sévères, et se terraient dans leurs refuges respectifs.

Chez chacun d’entre eux, les principaux symptômes – relevant d’un vécu déréalisant associé à des états d’angoisse aiguë – avaient cédé après deux à trois ans de cure, menée à un rythme de trois séances hebdomadaires d’une heure environ. Tous paraissaient avoir, dans des proportions variables, recouvert certaines assises de leur position subjective, et avoir trouvé un ancrage dans la réalité.

Néanmoins, à l’heure actuelle, alors que tout semble indiquer qu’ils ont atteint un stade relativement avancé de leur analyse, ces sujets s’installent dans un fonctionnement mélancolique, se traduisant, entre autres, par un repli sur soi.

En séance, ils paraissent tourner en rond, «tourner mal», autour de l’image d’un père leur ayant refusé son amour. Ils expriment, sous forme d’une plainte aiguë, leur souffrance lancinante relevant du vécu subjectif du désamour paternel.

Par ailleurs, loin de se montrer capables de sortir de leurs refuges, ils continuent à présenter les signes d’un risque de décompensation en cas de refus de l’analyste de se rendre auprès d’eux.

Outre les éléments déjà mentionnés, ces patients présentent d’autres points communs:

1. Tous ont essayé, à de nombreuses reprises, de s’insérer sur le plan socio-professionnel, de mener une vie de couple et de créer des liens sociaux. Toutes ces expériences se sont terminées par un fiasco.

2. Chacun d’entre eux avait subi un traitement chimiothérapeutique, composé du cocktail habituel d’antidépresseurs, d’anxiolytiques et d’anti-psychotiques, lequel s’était soldé par un échec.

3. Tous avaient entrepris, sans succès, plusieurs types de psychothérapie, avant d’entamer une démarche analytique. Ils avaient effectué entre deux et quatre tranches d’analyse, avec des analystes différents, dont la durée totale avait varié entre trois et six ans. Tous considèrent avoir «raté» leurs analyses respectives.

4. Ils pensent néanmoins ne pouvoir s’en sortir que grâce à la psychanalyse.

Afin d’illustrer l’étape – que ces sujets peinent actuellement à franchir – dans l’élaboration symbolique de leurs itinéraires subjectifs, il me paraît indiqué de citer certains extraits de leurs discours:

Mathilde (Biologiste, 42 ans): «Je n’ai jamais trouvé que des petits boulots. Le dernier, c’était comme femme de ménage dans un labo, dans lequel travaillaient deux filles avec lesquelles j’avais été à la fac. Elles avaient des postes assez hauts placés. J’ai craqué, j’ai été hospitalisée, puis c’était la dégringolade…Grâce à l’analyse, j’ai enfin compris que ma mère avait perdu la boule… (…) J’ai vraiment fait le deuil de ma mère. (…) Mon père m’a jamais montré un signe d’affection, puis, à seize ans, j’ai fait une TS en m’ouvrant les veines. (…) Il m’a jamais prise dans ses bras, il a jamais été gentil avec moi. (…) C’est comme une gifle qui ne s’arrête jamais. (…) Je suis allée voir une association de victimes. (…) Ils disent qu’ils peuvent rien faire. Je comprends pas pourquoi la société n’intervient pas dans un cas comme ça.»

France (Animatrice, 38 ans): «Je n’ai eu que des emplois précaires. (…) Mon dernier contrat n’a pas été renouvelé (…). Puis, ç’a été la descente aux enfers. Ma mère m’imitait. Elle avait perdu sa sœur jumelle quand elle était petite. (…) Ça m’a chamboulé la tête (…), mais maintenant je suis assez claire avec ça. (…) Mon père m’ignorait (…). Il était homosexuel, et j’étais une fille. J’essayais d’être super gentille avec lui, mais il s’en fichait. Un jour, je lui ai demandé pourquoi il me traitait comme une merde. Il a pas répondu (…). J’existe pas pour lui. Et pour moi, ça restera toujours inadmissible.»

Bernard (Organisateur de spectacles, 46 ans) : «J’ai monté des tas de spectacles (…). Mais, on m’a toujours refusé des subventions. Les maires ne m’ont jamais pris au sérieux. (…) Ma mère aurait fait fuir n’importe qui. Elle ne pensait qu’à elle, elle me bouffait. Quand je repense à elle aujourd’hui, je ressens plus rien (…). J’arrive pas à m’empêcher de penser à mon père. Il était aimable avec tout le monde, sauf avec moi. Il oubliait mes anniversaires. Aujourd’hui je me dis qu’on devrait interdire d’avoir des enfants à des gens comme lui.»

Franck (Enseignant, 41 ans): «J’enseignais l’anglais et l’espagnol (…). J’étais très respecté par mes collègues et par mes élèves. (…) J’étais très ami avec le directeur. (…) Il m’a jeté (…) pour embaucher une petite jeunette… J’ai fait des pieds et des mains pour retrouver du travail, en vain. Ma copine est partie, j’ai perdu mon appartement, puis c’était la chute (…). Ma mère nous martyrisait, moi et mon frère. Après des années d’analyse, je peux faire avec… Mon père me frappait pas mais il demandait à ma mère de me frapper. Il racontait même des salades pour qu’elle me frappe. (…) J’ai même pas le droit de porter plainte contre lui. (…)Il m’a jamais montré une once d’amour. Quand je lui parlais, il regardait ailleurs. J’ai fini par douter de moi-même. Je faisais ce qu’il me demandait, mais ça comptait pour du beurre. (…) Je voudrais (…) le frapper pour l’obliger à s’expliquer. Je comprendrais s’il avait pas été capable d’aimer, mais il a montré qu’il le pouvait avec Greg [le frère cadet]. (…) Mon équipe de foot a gagné un championnat. (…)Je voulais lui raconter mes exploits. Chaque fois que je commençais à parler, il (…) partait.(…) J’y pense jour et nuit, ça me mine. Je ne mange presque plus, (…)je pense au suicide. Ça me lâche pas.»

L’on peut d’abord résumer les points communs entre les différents résultats analytiques, obtenus jusqu’ici avec ces sujets. Tout d’abord, en s’appropriant symboliquement certains fragments de leurs histoires individuelles, ces patients sont parvenus à se repositionner à l’endroit de la mère, c’est-à-dire à prendre leurs distances d’avec le désir maternel.

Tous sont passés par la haine, puis l’indifférence envers la mère, avant d’accomplir ce repositionnement. Soulignons cependant qu’aucun d’entre eux ne semble s’être réconcilié avec la figure maternelle.

Sur le plan symptomal, l’angoisse se dissipe, pour céder la place à une profonde tristesse. Tout se passe comme si, l’image maternelle étant désinvestie de sa toute-puissance menaçante, le père se trouvait soudain investi en tant qu’objet d’une nostalgie poignante.

Ainsi, loin de considérer leur traitement analytique comme achevé, ils expriment une plainte lancinante quant au désamour paternel. Cette plainte paraît correspondre à une demande d’amour adressée au père, à l’impossibilité de faire le deuil de ce qu’ils n’ont pas reçu.

Par ailleurs, leurs discours donnent à entendre le fantasme de voir le père puni et/ou d’obtenir réparation de sa part. Ce fantasme s’exprime sous la forme d’une revendication adressée à une instance tierce, telle que l’analyste, la Justice, voire l’humanité tout entière.

L’on peut conjecturer que la résistance, que semblent actuellement opposer ces sujets à l’analyse, porte sur trois points corrélatifs : la Loi, le cadre et la figure paternelle.

Quant à Franck – battu par la mère à la demande du père -, tout se passe comme si la mère se voyait attribuée la charge exclusive de faire appliquer la Loi. Le père aurait légitimé des sévices relevant davantage d’un déchaînement violent que de l’exercice de l’autorité parentale.

La délégation des punitions à la mère pourrait également signifier à l’enfant que son père n’interviendrait aucunement entre sa mère et lui, le livrant ainsi à la jouissance et à la toute-puissance maternelles.

A ce propos, il convient de rappeler que la mère est porteuse de lalangue dont la fonction est capitale pour l’appropriation symbolique de la réalité par l’enfant. Lacan soutient que « (…) ce n’est pas dans le dictionnaire qu’on la [lalangue] trouve, qu’elle est d’abord l’œuvre des femmes » ((1) p. 368). Par ailleurs, selon Lacan, « les hommes sont plus occupés, quant à eux, à ce vers quoi les pousse leur tropisme phallique : maintenir les formes, les règles » ((1) p. 368).

Devant le désistement du père, qui laisse à la mère le soin de prendre des mesures expiatoires – certes «castratrices», mais moins symboliques que réelles -, Franck se trouverait réduit au seul recours à l’imaginaire pour interpréter son sort.

Le statut imaginaire de la dette à l’endroit du père rendrait infiniment débiteur le sujet, qui attendrait sans cesse une fin de peine que seul un acte symbolique du père aurait pu lui signifier.

 

 

 

La marginalité comme expression d’un « symptôme de destinée »

 

La relecture freudienne du destin

Le père de la psychanalyse propose, au moins, trois différentes grilles de lecture pour aborder les phénomènes pathologiques de destinée. Il attribue l’origine de ces manifestations aux caractéristiques du surmoi, déterminées, à leur tour, par celles du père (« si le père était dur, cruel, violent, alors le surmoi recueille de lui ces attributs » (2), p. 170). Par ailleurs, un surmoi sadique – susceptible de provoquer l’échec du refoulement -, serait à même de déclencher une reviviscence de mécanismes archaïques, i.e. le masochisme, la passivité et la féminisation du moi (« dans sa relation [du surmoi] avec le moi, la passivité, qui précisément devait être refoulée, s’établit de nouveau. Le surmoi est devenu sadique, le moi devient masochiste, c’est-à-dire, au fond, féminin passif » (2), p. 170).

Dans tous les cas, Freud situe le fondement surmoïque de ces symptômes dans la perception du père par le sujet (« si le père était dur… » (2), p. 170).

Freud fait également allusion au caractère « démoniaque » que paraissent présenter certaines existences truffées de revers et de fiascos. Ainsi, il constate que certaines personnes, ne montrant par ailleurs aucun symptôme névrotique, « donnent l’impression d’un destin qui les poursuit, d’une orientation démoniaque de leur existence »(3), p.61).

L’idée véhiculée par ce vocable, du grec daimôn (« dieu, déesse », plus tard « divinité inférieure »), fait référence à une force « supra-humaine », laquelle n’est pas sans évoquer la dimension d’un surmoi féroce, non intégré dans le moi.

Or, la symptomatologie que je tente d’instruire ici paraît d’abord porter sur l’échec personnel et professionnel du sujet, sur son incapacité à tisser des liens sociaux, voire sur sa propension à éviter ceux (p.ex. les psychanalystes, exerçant habituellement en cabinet) qui pourraient lui permettre de prendre ses distances d’avec ce qui le fige dans son naufrage.

L’on peut d’res et déjà envisager une certaine analogie entre le phénomène décrit par Freud et la marginalisation sociale dont font l’objet les patients participant à cette enquête.

Dans cette hypothèse, « le destin » – ici l’exclusion sociale, en tant que symptôme – ne serait donc « pas différente de la compulsion de répétition des névrosés » (3), p.61).

Sur le plan de la causalité psychique, un « tel destin [serait alors] pour la plus grande part préparé par le sujet lui-même et déterminé par des influences de la petite enfance » (3), p.61). Freud suggère l’existence d’une corrélation entre la compulsion de répétition et les effets autodestructeurs de l’attitude subjective sous-jacente aux pathologies de destinée (« il y a des gens qui répètent toujours, à leurs dépens, les mêmes réactions sans les corriger(…). Nous attribuons alors à la compulsion de répétition le caractère démoniaque »(4), p.144).

Enfin, il me paraît essentiel de pointer le génie audacieux de Freud, lorsqu’il envisage un système d’équivalences entre le fonctionnement psychique et le versant événementiel de l’existence : Tout d’abord, il avance que la signification subjective d’une punition équivaut à celle de la castration (« toute punition est bien dans son fond la castration » (2), p. 170).

Allant encore plus loin, il n’hésite pas à assimiler le destin aux effets inconscients d’une projection du père (« le destin lui-même n’est en définitive qu’une projection ultérieure du père »,(2), p. 170).

Enfin, il élargit sa conception du destin en affirmant que « le sort est (…) un substitut de l’instance parentale », (5), p. 83).

Si certaines de ces assertions peuvent nous paraître proprement vertigineuses, elles représentent surtout l’aboutissement d’une réflexion ingénieuse sur la nature même du symptôme, ainsi que sur le statut symptomal du destin et sur la place de l’instance parentale – et notamment celle du père – à l’égard de l’existence.

Marginalité sociale et figure paternelle

La première partie des cures évoquées dans cet article avait abouti à la résolution du positionnement morbide à une place d’objet (du désir maternel). Dès lors, l’on pouvait espérer que cet effet analytique permettrait aux patients de recouvrir une position de sujet, ce qui aurait produit la disparition de leurs symptômes.

Cependant, ce premier corollaire de l’analyse n’avait opéré que la réduction de l’un des versants du symptôme, en l’occurrence l’angoisse.

A l’heure actuelle, tandis que d’autres manifestations pathologiques, tels que la dépression et la désocialisation, perdurent, les discours subjectifs apparaissent comme figés autour de la question du désamour paternel.

Par conséquent, l’on peut envisager l’éventualité d’un lien causal et/ou structurel entre, d’une part, cette destinée «hors du monde», et, de l’autre côté, l’éprouvé subjectif du défaut d’amour et de reconnaissance par le père.

Bien entendu, l’on observe ici une divergence notable, entre les répercussions psychiques respectives de la posture paternelle, sur les femmes et les hommes. En effet, pour les premières, après qu’elles ont renoncé à jouir de la mère, le père est censé devenir leur objet d’amour. L’analyse n’a permis, en aucun cas, à conférer ce statut à la figure paternelle. On constate que, si ces patientes semblent avoir recouvert un positionnement œdipien, toutes paraissent stagner dans une posture revancharde à l’endroit des hommes.

Quant aux sujets masculins, ils parviennent à s’affranchir, à un certain degré, d’une position d’objet, sans pour autant réussir à assumer complètement leur désir, c’est-à-dire de s’approcher de manière satisfaisante d’une place de sujet. Tout se passe comme si les assises symboliques de l’idéal du moi étaient durablement fragilisées.

Pour les deux sexes, les données cliniques recueillies semblent suggérer que les mécanismes présidant aux liens entre la place du père et le destin se trouvent coordonnés en un «réseau», basé sur des rapports logiques de corrélation et de simultanéité. Ces mécanismes se conditionnent mutuellement, de sorte qu’il s’avère impossible de décider de leurs statuts respectifs de cause ou d’effet.

 

 

Affect et structure

L’inscription subjective dans l’ordre symbolique suppose la reconnaissance, par le sujet, de son propre désir, c’est-à-dire celle du manque.

L’accès au désir et au manque a pour condition la castration symbolique – opérant la coupure d’avec le désir maternel et l’entérinement de l’interdit de l’inceste – ou la ratification du Nom-du-Père.

Si, chez les sujets présentés, ces critères d’accession à l’instance du père symbolique semblent partiellement réunis, la persistance des manifestations mélancoliques et « de destinée » n’est pas sans évoquer une logique forclusive.

En vue de circonscrire les mécanismes inconscients ici à l’œuvre, j’ai échafaudé une série de propositions portant sur d’éventuelles conditions supplémentaires, non répertoriées par les théories psychanalytiques actuelles, de validation de la métaphore paternelle.

1. L’on peut se demander si l’éprouvé subjectif de l’indifférence paternelle est susceptible d’obturer la ratification du Nom-du-Père.

2. L’amour et la reconnaissance paternels constitueraient dès lors les vecteurs indispensables à la mise en place de la coupure subjective.

3. Les cas ici étudiés semblent suggérer que l’accession à l’instance psychique du père symbolique reposerait sur trois conditions corrélatives, l’interdit de l’inceste, mais aussi l’amour et la reconnaissance par le père réel. Si ces sujets paraissent avoir intégré le premier, en revanche, ils ne semblent pas répondre aux deux autres critères de l’advenue du père en tant que signifiant de la Loi.

Lacan a avancé, dès son discours de Rome (6) de ce que les trois instances IRS ne sont pas tenues, pour se nouer à la manière borroméenne, d’être toutes toriques. Par ailleurs, s’il qualifie le symbolique et l’imaginaire de «registres», il exprime sa réserve quant à nommer une catégorie susceptible de définir le réel.

L’une des spécificités du réel résiderait en ce qu’il demeure, inévitable, lorsque le symbolique et l’imaginaire ont déserté la place, et que le nœud borroméen n’est pas formé. Autrement dit, quand le symbolique et l’imaginaire font faux-bond au sujet, le réel, lui, subsiste.

Or, les données empiriques relevées dans ce travail paraissent poser le problème sous une forme inversée, à savoir ce qu’il en est quand la défaillance psychique semble découler d’une carence au niveau du réel lui-même.

Toutefois, ce dont il s’agit ici ne semble pas seulement relever de la dimension topique du réel en soi, mais encore d’un réel défini par son statut de modalité indissociable de la fonction paternelle.

Cette distinction suppose, bien entendu, deux acceptions du réel. D’une part, il désignerait le reste non symbolisé par l’opération de la castration, l’impossible, le trou dans l’ordre symbolique. De l’autre côté, il se référerait – et seulement à titre de composant du binôme de « père réel » – au manque, aux penchants, aux failles du père en tant que sujet désirant.

L’on sait le rapport structural qui relie les fonctions respectives du père réel et du père symbolique, impliquant un recouvrement partiel entre leurs places respectives. En effet, l’interdit confère au sujet sa position sexuée pour la seule raison que le père possède la mère. En d’autres termes, ce n’est qu’en sa qualité d’objet du désir maternel que le père occupe à la fois les positions symbolique et réelle pour l’enfant.

Or, au vu des données cliniques citées plus haut, il me paraît impossible de faire l’impasse sur l’existence éventuelle de conditions supplémentaires en ce qui concerne le statut métapsychologique du père réel.

De plus, les cas ici exposés semblent illustrer la manière dont la désaffection paternelle peut obturer non seulement l’advenue de la fonction du père réel, mais aussi celle du père symbolique.

Dans une optique spéculative, on peut se demander ce qui serait advenu du petit Hans si son père, en sus de se montrer manquant dans l’exercice de sa fonction par rapport à la mère, avait montré, à l’endroit de l’enfant, du dédain ou de l’indifférence.

Car l’instance paternelle implique également une forme de pacification : il ne suffit pas d’interdire la jouissance de la mère, encore faut-il instaurer des règles, de manière à ce que l’enfant puisse accéder à un autre mode de jouissance ; enfin offrir une protection.

Si la première coordonnée de cette instance est fondée sur le manque – c’est-à-dire sur la perception, par le sujet, du désir maternel à l’endroit du père -, l’on voit mal comment la seconde – à savoir la protection – pourra s’instituer en l’absence d’intérêt du père envers l’enfant lui-même.

La défaillance du père réel semble avoir également escamoté la fonction du père imaginaire, en tant que susceptible de transmettre un idéal.

Par ailleurs, l’on sait l’importance de l’idéal du père dans la formation de l’idéal du moi. L’idéal du père représente l’« instance qui se fonde sur l’intériorisation du signifiant de la loi – c’est-à-dire du nom même du père – laquelle intériorisation génère un manque d’où part tout le mouvement de l’idéalisation à l’aune de laquelle se mesure le sujet. Avec l’idéal du père s’ouvre la perspective de l’idéal du moi » ((8) p. 261).

Et si l’idéal du père procède du Nom-du-Père lui-même, il convient de se souvenir des circonstances dans lesquelles le Nom-du-Père intervient pour appliquer les effets de la castration : « C’est là un cas sans doute unique, où l’autorité de la loi réside dans son signifiant même et non pas dans la personne qui le porte. Ce qui n’empêche pas que cette dernière a à assumer l’autorité que lui donne le nom, lequel nom produit à son tour, de par son efficience chez la mère, des effets tels que le sujet se trouve lié à son père réel par des liens de dette, où réside la castration symbolique » ((8) p. 263). Il est intéressant que Lacan se contente de souligner l’importance de l’« autorité », alors qu’il omet de mentionner le rôle structurant de l’amour, en tant que condition, parmi d’autres, de l’instauration de la Loi.

Interdire à l’enfant la jouissance qu’il pourrait tirer de la relation fusionnelle ou incestueuse à la mère, sans tenir compte de son désir à lui, sans lui témoigner la tendresse la plus élémentaire, cela pourrait bien revenir à lui refuser la protection paternelle.

La désaffection paternelle serait alors susceptible d’actualiser une détresse archaïque, un sentiment de « désaide » originaire – correspondant à un vécu d’abandon et ouvrant la voie à l’angoisse et à la mélancolie.

Les pères des sujets ici évoqués semblent s’être montrés défaillants sinon sur le versant « castrateur » de leur fonction, du moins sur son versant « protecteur » supposant la ratification subjective de l’amour paternel.

Mon expérience clinique avec les sujets marginaux – dont j’ai pris en charge près de trois cents, depuis quinze ans – tend à établir que c’est précisément cet aspect de la fonction paternelle qui leur fait défaut.

En même temps, c’est ce versant-là de ladite fonction qui s’avère le plus délicat à recouvrer au cours du travail psychanalytique.

A un moment avancé de l’analyse, tout se passe comme si ces sujets refusaient de vivre, comme s’ils se «laissaient tomber». Toutefois, au-delà de leur démission apparente, ils semblent former le vœu d’une double réparation, portant, d’une part, sur l’advenue et/ou le retour de l’amour paternel, et, de l’autre côté, sur une punition du père défaillant.

Dans une première phase des cures, j’avais tendance à attribuer à ces doléances le statut d’une plainte névrotique. Par ailleurs, adressées autant à l’analyste qu’à l’«Autre social», elles représentent toujours un appel au père.

Au stade actuel de leur travail analytique, ces patients n’ont de cesse d’invoquer, de façon insistante, un droit à la réparation. Au fil des séances, ils parviennent à préciser non seulement les termes de leur demande, mais aussi leurs positions respectives à l’endroit de celle-ci. Si elle est généralement formulée comme relevant d’une urgence, sa satisfaction est parfois présentée, par le sujet, comme la condition sine qua non de la poursuite de son existence.

Dès lors, tout se passe comme si ces sujets réclamaient la réalisation dans le réel, de leurs exigences, exprimées sous forme de sommations ou d’ultimatums.

Au vu de ce qui précède, je me vois amené à réviser ma conception initiale quant aux enjeux psychiques de leur requête. Celle-ci me paraît, dès lors, relever de processus délirants, supposant l’actualisation de mécanismes psychotiques, et notamment celui du déni.

A défaut d’éléments nouveaux, me permettant de déterminer, avec plus de certitude, le statut psychique de ces exigences, j’ai échafaudé l’hypothèse provisoire d’un phénomène conjoncturel – lié à un positionnement subjectif « hybride » et/ou aux exigences d’une étape analytique particulièrement ardue.

En effet, tout paraît indiquer que, sur le plan topique, ces sujets se positionnent, en quelque sorte, à une place intermédiaire sur un « axe forclusif ».

Les données cliniques ci-dessus exposés semblent suggérer que la métaphore paternelle aura pour fondement un système triptyque constitué de trois conditions interdépendantes, à savoir l’interdit d’inceste, l’amour et la reconnaissance (celle de l’enfant comme étant différent de soi).

Soit dit au passant, l’absence de mention des deux dernières dans la littérature scientifique m’apparaît comme d’autant plus étonnante que ma clinique quotidienne de la marginalité illustre les ravages drastiques et omniprésents de leur carence.

Conclusion :

J’ai tenté d’instruire, dans cette communication, le lien éventuel entre la marginalisation sociale, des symptômes de destinée d’allure mélancolique et l’éprouvé subjectif du désamour paternel.

Par ailleurs, j’ai cherché à établir si le vécu de la désaffection paternelle était susceptible de compromettre l’avènement d’une composante fondamentale de la fonction paternelle, à savoir celle du père réel. Dans cette éventualité, cette « carence affective » pourrait revêtir le statut métapsychologique d’une défaillance topique.

Mes observations ont permis de valider cette supposition dans une large mesure.

Tout porte à croire que le vécu subjectif de l’indifférence paternelle est susceptible d’obturer la ratification du Nom-du-Père. En d’autres termes, l’amour et la reconnaissance paternels constitueraient les vecteurs indispensables à la mise en place de la limite, de la coupure subjective.

Ainsi, les cas ici étudiés semblent suggérer que l’accession à l’instance psychique du père symbolique reposerait sur trois conditions corrélatives, à savoir la limite ou l’interdit de l’inceste, mais aussi l’amour et la reconnaissance.

Si ces sujets paraissent avoir intégré l’interdit, en revanche ils ne semblent pas répondre aux deux autres clauses que stipule l’advenue satisfaisante du père en tant que signifiant de la Loi.

Par conséquent, l’instauration de la métaphore paternelle – ou du père symbolique – aurait, entre autres, pour condition l’amour et la reconnaissance du sujet par le père réel.

 

Je suis ainsi amené à proposer une intrication topique entre l’amour, la reconnaissance et la Loi.

3 thoughts on “Conférence : Figures du père en psychanalyse

  1. Bonjour je suis une étudiante en 2 eme année master option clinique et je travaille sur l’image du père chez l’enfants orphelin du père alors est ce que vous pouvez me aidez par des références !!??
    merci

    1. Oui, très volontiers, cependant je vous

      conseille de lire avant tout mes derniers ouvrages

      disponibles chez TheBookEdition, en papier ou pdf,

      (i.e. Psychanalyse et psychose; Destin et figures paternelles et

      « les scotchés, l’épreuve hallucinogène) car les bibliographies y sont à jour,

      et je vous aiderai volontiers.

      Tout de Bon

      Fred Fliege

      1. Bonjour
        merci beaucoup de me répondre
        j’aimerai bien de lire vos ouvrage mais je suis étudiante en algérie et le prb c que je n’ai pas une carte pour acheter vos livre 🙁
        si vous avez les version électronique est ce que c possible de m’envoyez sur bouamrazakia@yahoo.fr !!
        merci

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