Fred Fliege

De bonne famille (extrait)

 

 Fred Fliege

3eextrait :

« Mon activité de psychologue au sein de SOS-PSY m’amenait alors à prendre en charge des personnes en grande détresse psychique et souvent socialement marginalisées.

Beaucoup d’entre elles, en rupture et en dérive, exprimaient le sentiment d’avoir été expulsées, radiées de la communauté humaine.

Ce travail épuisant, qui m’accaparait soixante-dix à quatre-vingt-dix heures par semaine, me permettait non seulement d’apporter des soins à mes patients, mais aussi de combattre mon propre désespoir.

La Fête de la Musique constituait l’un des événements où SOS-PSY était le plus sollicité. Cependant, ce 21 juin, nous étions une quinzaine à assurer l’astreinte pour la seule ville de Montpellier.

L’un de mes collègues me confia en temps voulu que « par rapport à l’afflux pronostiqué d’urgences, nous étions quasi en sureffectif ».

Aussi, m’autorisai-je à faire un tour au Rebuffy, le bistrot où je j’avais pour habitude de prendre une noisette (un café avec une goutte de lait) avant mes interventions nocturnes.

Sur la terrasse de l’établissement, j’assistai d’abord à un concert de RAP. Le groupe avait été invité par Omar, un ami allemand d’origine syrienne. Pendant les brefs entractes, je devisai avec Omar et Cyril – le patron du local, à l’allure ténébreuse et à l’âme sensible.

Si nous partagions le goût de la fête, il nous arrivait de nous prendre au sérieux, et de débattre de sujets « graves », qu’ils fussent d’ordre philosophique, politique ou sociologique. En dilettantes que nous étions, nous passions des heures à confronter notre idéalisme humaniste aux exigences de la réalité, ou à nous demander « comment tenir bon face au cynisme contemporain ».

Nous étions en train de discuter à bâtons rompus quand, soudain, mon attention fut accaparée par une jolie blonde qui m’adressa un sourire radieux.

De sa personne se dégageait une aura éblouissante, reflétant une joie désarmante. Son attitude gracieuse la distinguait radicalement des « précieuses ridicules », guindées et prétentieuses, qui se donnaient en spectacle ce soir-là. J’étais persuadé que sa singularité fascinante sautait aux yeux de tout le monde.

Mu d’une impulsion irrésistible, je réussis à surmonter ma timidité handicapante et persistante. Je l’accostai en me présentant gauchement.

A la différence de ses congénères, elle ne me tint point rigueur de ma maladresse. Au contraire, elle accueillit mes avances malhabiles de façon spontanée et ingénue. « Prénommée Marie », elle se disait « issue d’une familletrès ancienne, implantée depuis sept cents ans à Montpellier ».

Les présentations faites, elle m’entraîna dans une véritable joute verbale, hilarante et surréaliste, mais empreinte d’une franchise touchante.

Redécouvrant les bienfaits de la sincérité réciproque, je réalisai que la parole vraie n’émergeait que rarement au cours d’une vie, à des moments de grâce, et quand la confiance régnait pour de bon.

Un appel de détresse m’arracha alors inopinément à cet échange émouvant. Avant de partir, je pris rapidement le numéro de téléphone de cette femme peu ordinaire.

Les jours suivants, nous nous revoyions dans les courtes pauses que je m’accordais lors de mes astreintes.

Quelques semaines plus tard, je l’emmenai dans ma minuscule mansarde où je l’embrassai pour la première fois.

Notre lune de miel dura près de deux ans, jusqu’au jour où elle tomba enceinte.

A partir de ce moment-là, nos relations se dégradèrent, de manière curieusement similaire à celle que j’avais connue avec la mère de Lyzzie.

Dès le début de sa grossesse, Marie développait des troubles qui m’évoquaient, presque en tous points, ceux qu’avait naguère manifestés Yolande.

Comme cette dernière, elle commença à parler de façon incontrôlée et discontinue, sans le moindre égard pour son interlocuteur.

Quand je prenais la parole, elle m’interrompait à tout bout de champ, et souvent au beau milieu d’une phrase, pour aborder ce qui lui chantait.

Elle accoucha d’une ravissante petite fille que nous baptisâmes Lyra. Peu après la naissance de l’enfant, Marie se mit à m’accabler d’une avalanche d’exigences infondées et contradictoires.

Pourtant, j’avais tout mis en œuvre pour pouvoir m’occuper, autant qu’elle, de la petite.

Ayant délégué à mes collègues la quasi-totalité de mes charges au sein de SOS-PSY, j’avais décroché un poste de psychologue, à mi-temps, dans un centre de rééducation fonctionnelle.

Ma compagne m’y téléphonait jusqu’à vingt fois par jour pour me tenir d’interminables monologues sur ses griefs à l’encontre du monde entier, et pour me faire part de ses innombrables revendications.

Ma secrétaire, d’une prévenance prodigieuse, croyait bien faire en me transmettant consciencieusement chacun de ses appels.

Lyra venait d’avoir deux mois quand sa mère me téléphona, lors d’une séance particulièrement ardue.

M’exhortant à faire preuve d’indulgence, je priai Marie de « patienter un instant » mais elle m’interrompit sans ménagement, en lançant : « démissionne, sinon…, mais tes patients t’importent plus que la vie de ta fille ! », avant de raccrocher brutalement.

J’eus de la peine à croire ce que je venais d’entendre.

Dans l’espoir de l’apaiser, je la rappelai une vingtaine de fois. Mais, la sonnerie retentit dans le vide.

Après avoir laissé un mot sur le bureau, je quittai mon poste pour rentrer toutes affaires cessantes à Frontignan.

Marie m’accueillit en me jetant un regard haineux, tandis que Lyra braillait à pleins poumons.

Le bébé ne se calma qu’après que je l’eus bercé, durant de longues minutes, dans mes bras.

Sa mère, ne se départant pas de son attitude agressive, répéta la supplique qu’elle avait prononcée au téléphone.

Ne supportant pas l’idée de mettre en péril la petite, je finis par céder au chantage de Marie.

Préoccupé par la sécurité de ma fille, je l’emmenai avec moi au bureau de poste, d’où j’expédiai ma lettre de démission.

Ma compagne traversait alors des crises quotidiennes, dont la gravité augmentait de jour en jour. J’étais peut-être trop près d’elle pour m’apercevoir de l’aggravation dramatique de ses troubles.

La veille du premier anniversaire de Lyra, Marie connut une véritable bouffée délirante.

Lors de cet épisode psychotique, elle amena notre fille à l’hôpital de Sète, où elle m’accusa d’attouchements sexuels sur la petite !

Une enquête fut ordonnée sur-le-champ. Mais, suite aux examens cliniques qu’avait dû subir l’enfant, et suite au diagnostic psychiatrique qu’on avait posé au sujet de la mère, le Procureur et la Juge pour enfants s’accordèrent, pratiquement dans l’heure, pour prononcer un non-lieu.

Marie fut hospitalisée après avoir violemment agressé une psychiatre, au point de lui briser une côte.

Cependant, et sans qu’on m’en informât, Lyra fut placée à la DDASS.

L’institution – dénommée « pouponnière », un doux euphémisme, atrocement trompeur – où elle fut placée, était une véritable prison pour enfants.

Elle était régentée par une mégère acariâtre qui m’évoquait sur bien des points les femmes SS. Comme je l’appris plus tard, c’était une exécutante sans-grade qui usurpait effrontément le titre de « directrice ».

Cette peste, qui détenait le pouvoir de dicter les horaires de visite, avait la cruauté de refuser à Lyra ma visite du jeudi.

C’était précisément le jour où elle voyait sa mère, profondément perturbée, et où, même d’après les observations du personnel, elle avait le plus besoin de ma présence.

Cette marâtre, qui se vantait « d’ignorer tout de la psychologie », restait sur sa position manichéenne, et ceci en dépit de mes protestations et de celles des puéricultrices, pendant les deux mois que durait la « détention » de Lyra.

En ce lieu immonde – où la résignation des bambins pouvait rivaliser avec celle d’un taulard vétéran – œuvrait une psychologue, dont les manières aguicheuses en disaient long sur la raison de son embauche par un responsable de la DDASS.

Elle n’avait de cesse de me demander – en usant des procédés rebattus d’une prostituée de bas étage – « de lui trouver un poste à la fac », où j’occupais la fonction de Chargé de cours.

Soumettant Lyra à des épreuves laborieuses et inutiles, tels que le Brunet-Lézine Révisé (alias BLR), elle se montrait incapable de diagnostiquer le syndrome bien connu de l’hospitalisme.

Quand j’aperçus, chez ma fille, les avant-signes de ce symptôme dangereux, je faillis commettre l’irréparable en mettant un terme définitif à l’existence futile de la « psy ».

Après avoir recouvré mon calme, je fis appel à tous les moyens légaux pour sauver Lyra, sans parvenir au moindre résultat, ne fût-ce qu’une entrevue avec la Juge pour enfants, Madame Calvet.

En marge de mes démarches assidues et incessantes auprès de cette créature, j’appris par la bouche de l’une de ses victimes qu’elle avait placé un garçonnet – au mépris de ses protestations déchirantes – en famille d’accueil. Il s’était suicidé peu de temps après.

En dépit de la légitimité flagrante de ma requête, cette magistrate n’y donnait pas suite.

Quand je compris qu’il fallait monter les enchères afin d’obtenir gain de cause, je lui posai un ultimatum de vingt-quatre heures pour faire sortir ma fille de cet enfer.

En usant de métaphores dont les sous-entendus relevaient de la menace de mort, et dont la forme flirtait avec les limites de la légalité, je lui fis comprendre qu’au besoin, je ferais évader Lyra manu militari.

Evitant, afin de rester opérationnel, de trop me compromettre, ce fut par allusions que je l’avertis que je n’hésiterais pas à emmener ma fille de force.

La sécurité de Calvet se trouverait – pour le restant de ses jours – subordonnée au bon vouloir de mes fidèles alliés, des gens peu commodes.

Grâce à mes investigations fouillées sur les « mesures éducatives », j’avais pénétré le code sordide qui régissait ces institutions dans lesquelles on décidait impunément du destin de petits êtres n’ayant rien demandé.

Comme le nœud que défit Gordon avec son épée, ou l’œuf que Colomb claqua sur la table, ces principes étaient d’une simplicité à faire pleurer, et à la portée du premier venu.

Faire étalage de sa puissance de feu s’avérait ici aussi efficace que dans les milieux du grand banditisme.

Cependant, pour n’offrir aucune prise à cette bande qui se prétendait « au service de la Justice », je dus user d’un double bluff.

L’intimidation, promettant le recours à la violence, était « faussement fictive ». Il fallait qu’ils perçoivent clairement, et sans qu’ils puissent le prouver, qu’elle était tout sauf hypothétique.

Après que j’eus exposé, de manière allusive et détournée, mes intentions à Madame Calvet, celle-ci m’accorda une audition qui se prolongea jusqu’au soir.

La magistrate téléphona à divers experts, psychologues et psychiatres, ainsi qu’à tous mes anciens collègues à travers la France.

Elle contacta les hôpitaux et les universités dans lesquels j’avais exercé, pour leur faire part des accusations que Marie avait portées contre moi, et en se gardant bien de spécifier qu’elles étaient fausses, et qu’elle avait personnellement conclu à un non-lieu.

Ceux qui me connaissaient se déclarèrent choqués par les accusations qu’elle décrivit par le menu. Ils attestèrent unanimement que j’étais incapable de commettre une telle abjection.

Cependant, en agissant de la sorte, Calvet me colla – ce qui m’était absolument indifférent à ce moment-là – l’étiquette redoutable de celui par qui le scandale pouvait arriver.

Me diffamant à large échelle, sous le prétexte hypocrite de mener à bien son instruction –  qui avait été pourtant achevée deux mois plus tôt – la Juge venait de saboter, de façon aussi sournoise qu’efficace, ma carrière de psychologue.

Son procédé me permettrait de constater par moi-même la pertinence d’un adage latin voulant qu’une calomnie, même démasquée, atteint toujours son but : « Semper aliquidadhaeret », signifiant littéralement : « Il [en] reste toujours quelque chose ».

Toujours fut-il – et c’était la seule chose qui m’importât – que la Juge finit par capituler, et qu’elle me rendit la garde de mon enfant.

En entendant sa sentence, mon émotion fut telle que je fus secoué de sanglots.

Quand je pris ma fille dans les bras, des larmes de joie me montèrent aux yeux. Nous partîmes avec la voiture que j’avais empruntée à un anarchiste espagnol, dans la perspective d’une cavale éventuelle.

Trois mois plus tard, Marie me présenta ses excuses, et me pria d’admettre qu’elle avait été sujette à un épisode délirant.

Elle me promit qu’elle n’oublierait jamais de prendre ses médicaments antipsychotiques, et qu’elle suivrait une psychothérapie jusqu’à sa rémission complète, et, au besoin, à vie.

On l’autorisa à sortir de l’hôpital psychiatrique à ma demande.

A partir de ce jour, notre relation était ponctuée d’embellies et d’orages passagers, et parfois de zéniths de tendresse.

Néanmoins, Marie souffrait de troubles de la personnalité, ce dont elle me faisait endosser l’entière responsabilité.

Je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour préserver Lyra des accès délirants de sa mère.

Quant aux promesses de cette dernière – de se soigner et de me laisser un espace d’intimité – elle peinait à les honorer.

Il en résultait un climat tendu, marqué de querelles fastidieuses et fréquentes.

Dans l’espoir de ranimer notre liaison moribonde, je tentais de composer avec cette atmosphère déplaisante, avec les outrances rébarbatives et les emportements déchaînés de ma compagne.

Peut-être en raison de nos antécédents respectifs, lourds et douloureux, devions-nous supporter cette oscillation, sur un fond de morosité chronique, entre le vide et l’excès, la tristesse et un bonheur passager.

L’harmonie dans le couple resterait ainsi pour moi l’utopie la plus chimérique parmi toutes.

Enfin, si un seul des acteurs de la prise en charge, par l’Etat, de Lyra avait montré un minimum de compétence, d’intégrité ou seulement de compassion, j’aurais sûrement fait appel aux services de l’« aide à l’enfance » pour m’assurer de son bien-être.

Seulement, en France et dans ce domaine particulier, le remède s’avérait toujours plus désastreux que le mal. Aussi, préférai-je protéger ma fille par mes propres moyens ».