Fred Fliege

De bonne famille, Fred Fliege, 2e extrait

De bonne famille

Fred Fliege

2e extrait :

 

« Au départ, nous sommes tous des spermatozoïdes gagnants.

C’est après que ça se gâte.

 

Ma mère avait dix-neuf ans quand mon géniteur la gratifia des spermatozoïdes dont l’un triompha sur les autres.

Sa victoire sans gloire me valut l’expérience de la vie, ce dont je me serais bien passé.

Sans être désiré le moins du monde, je naquis pourtant, dans un appartement vétuste et dépourvu de chauffage, à Nuremberg, un jour de février à 2 heures du matin.

Du seul fait de mon existence, je devins l’objet de la haine parentale.

 

Mon père Karl Schund, alors âgé de 23 ans, étudiant en médecine, se destina à la pédiatrie.

Décidé à désavouer purement et simplement l’importun rejeton que j’étais, il me refusa d’abord le statut de résultat d’une copulation, à laquelle il avait bel et bien pris part.

Il se heurta illico à la menace d’un procès de la part de sa belle-famille Staffel, de sorte qu’il finit par me concéder la reconnaissance légale de ma filiation.

Mes géniteurs se délivrèrent rapidement de ma fâcheuse présence en me plaçant chez mes grands-parents paternels, Alfred et Anna Schund.

Ils étaient fort soulagés de s’être débarrassés à bon compte de leur descendance encombrante.

Lâché par mes procréateurs, je dus conjecturer – avec l’ébauche balbutiante de mon imagination infantile – que je ne valais pas grand-chose. Les mois succédant à cet abandon, je traversais d’interminables crises de tristesse et d’angoisse.

 

Alfred et Anna me vouaient un amour sans bornes. Je passais chez eux, dans un bonheur sans nuages, la majeure partie de mes trois premières années.

Cependant, mes procréateurs ne se privaient pas de m’arracher régulièrement à ces braves gens. A chacun de ces séjours forcés chez mes géniteurs, je vivais d’effroyables moments de solitude et de peur.

Après m’avoir enfermé, durant la journée, dans un minuscule réduit, ils m’exhibaient, le soir, à leurs collègues et copains de beuverie.

Ceux-ci se plaisaient à me faire boire, dès l’âge tendre d’un an, de la bière et des liqueurs.

Lorsque j’avais acquis le langage, ils me demandaient de répéter des termes médicaux, tout en me faisant ingurgiter des boissons alcoolisées.

Au fur et à mesure que mon ébriété augmentait, la qualité de mon élocution se détériorait, au point que les convives se tordaient de rire.

Dans l’hilarité générale, je finissais toutes les soirées sous la table, jusqu’à ce que, un jour, James – Américain et mon oncle par alliance – mît fin à ces récréations douteuses.

Ce jour-là, en raison de la dispute conjugale que j’avais involontairement déclenchée, mon père me prit en grippe pour de bon.

 

Malgré mon éloignement physique d’alors, ma mère ne manquerait pas de me reprocher par la suite d’avoir brisé sa carrière ; et ceci en raison de mon apparition malvenue et embarrassante avant son ultime examen universitaire en médecine.

Il faut préciser que, pour cette crapule – dont la bestialité n’avait d’égal que son hypocrisie – la vie équivalait à un plan de carrière, agrémenté de divertissements obscènes.

Si elle ne pouvait me reprocher qu’un seul et unique crime – à savoir ma venue au monde –, celui-ci fut de taille.

Mes procréateurs avaient élevé au niveau de l’art la duperie, et la fourberie et l’imposture.

Ils embobinaient le monde avec un savoir-faire qui aurait fait pâlir d’envie un jésuite vichyste.

Ils se faisaient passer pour les défenseurs chevaleresques d’une loyauté exemplaire, les champions vaillants et émérites d’une vertu immaculée. Ils cultivaient, à la perfection, leur simulacre de charité philanthropique.

En les voyant se rendre à la messe le dimanche, on leur aurait donné le Bon Dieu sans confession.

Grâce à leur hypocrisie, leur aptitude à feindre une droiture irréprochable, une amabilité et une prévenance émouvantes, ces spécimens s’assuraient l’amitié de bon nombre de personnalités influentes, dont des juristes de haut vol.

Parmi ceux-ci figuraient des juges, des procureurs et autres avocats, comme s’ils avaient anticipé que leur vie serait faite de fraudes et de crimes dont la perfidie et la cruauté défiaient l’imagination.

Leur existence était – à l’instar de celle de ces concierges dont les délations avaient envoyé d’innombrables innocents dans les camps nazis – fondée sur l’infamie, la médiocrité et une lâcheté foncière. »

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *